Les soirées de promotion de l’IA
L’intelligence artificielle n’est pas seulement imposée par quelques lointains milliardaires inaccessibles. Il y a aussi une flopée d’universitaires et autres gens très instruits qui œuvrent à accompagner son développement de « questionnements éthiques » et autres discours pseudo critiques. Soit beaucoup de blabla évitant soigneusement ce constat basique : on n’a pas besoin de l’IA, son développement va compliquer encore plus les quêtes d’émancipation et de liberté alors il faut tout arrêter, réfléchir et c’est pas triste. Compte-rendu critique de [trois] soirées grenobloises d’enculage de mouches artificielles.
L’IA et le travail, une transformation radicale ou une évolution sans surprises
13 mai - Bibliothèque du centre-ville de Grenoble
La nouvelle forme d’automatisation des tâches permise par l’IA provoque deux discours déjà traditionnels. D’un côté celui de la peur du remplacement forcé de l’homme par la machine et de la perte involontaire de notre gagne pain. D’un autre celui de la libération de la pénibilité et de la contrainte du travail grâce aux machines pour le plus grand épanouissement de tout le monde.
Mais les possibilités d’automatisation totale sont largement fantasmées. Historiquement, l’introduction de l’automatisation s’est faite grâce au morcellement de l’activité humaine en tâches répétées, en œuvre depuis l’essor du monde industriel et qui a entraîné le chapelet de nuisances individuelles et collectives qu’on connaît. Pire encore, l’industrie de l’IA elle-même est le meilleur exemple de travail organisé d’une manière standardisée et précaire, notamment grâce aux pauvres « travailleurs du clic », sous-payés pour générer des données, noter des images, vérifier des prédictions, modérer des contenus… Bref, l’automatisation grâce au calcul et l’informatique n’est que l’amélioration d’un système d’exploitation centenaire.
Voilà en gros le propos de l’exposé des deux doctorants du soir, Chloé Bonifas et Louis Devillaine, au demeurant fort perspicaces et assez drôles. Le tableau, assez lucide, montre aussi que l’automatisation est généralement voulue par les patrons et subie par les travailleurs… Reste la question : que faire ? C’est là qu’on passe de la perspicacité à la myopie. Les deux intervenants plaident pour une « grande réflexion collective » afin de décider tous ensemble tous ensemble ouais ouais quelle IA et quelle automatisation serait la plus bénéfique. Le déferlement de l’IA ne serait, donc, qu’une bonne occasion pour réfléchir à la façon dont les travailleurs pourraient participer à une organisation collective du travail. Comme si de telles occasions ne s’étaient jamais présentées depuis deux siècles et comme si les chemins vers une émancipation des travailleurs n’avaient pas été barrés par des intérêts économiques, dont la puissance est aujourd’hui renforcée par l’IA.
Le développement de cette nouvelle industrie ne va-t-il pas encore rendre plus impossible une potentielle réappropriation collective du travail ? Quand la question a été posée, il y a eu un temps de silence puis cette affirmation : « Je crois que la réponse est dans la question. » Mais énoncer clairement cette évidence impliquerait de militer activement pour l’arrêt du développement de l’IA et empêcherait de se faire payer pour l’accompagner.

