Je vous écris de l ’Ehpad

Nouvel épisode de la chronique de Denis L., qui nous livre chaque mois des fragments de son quotidien d’auxiliaire de vie dans un Ehpad (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) public.

Dès mon entretien d’embauche, en septembre 2020, la directrice mentionne la possibilité de me former aux soins, si cela m’intéresse. Partant du principe que ça peut toujours servir, j’accepte. Un mois plus tard, je me retrouve en « doublure soins » avec Rémi, aide-soignant (AS) diplômé.

C’est après le petit-déjeuner, vers les 9 heures, que les choses sérieuses commencent. Nous attaquons par une dame, grabataire depuis quelques semaines. Son état de santé s’est dégradé, elle n’en a plus pour longtemps. Elle s’exprime encore, mais d’une voix tellement faible qu’il faut quasiment coller l’oreille à sa bouche pour comprendre. Elle est perfusée et tient son bras droit collé à son corps fragile et douloureux ; ses os pointus affleurent, on dirait qu’ils cherchent à percer la peau. Je me contente d’observer Rémi lui donner la douche au lit : il l’arrose généreusement avec un gant ; elle apprécie, son visage se détend. Après l’avoir séchée, avoir changé les draps, l’avoir habillée, il lui fait les soins cutanés, tout en m’expliquant chacun des gestes. C’est une toilette longue et compliquée qui prend pas loin d’une demi-heure.

Nous passons ensuite chez Mme Simonetti. D’habitude, je viens m’asseoir près d’elle pour discuter ou pousser la chansonnette. La voir nue sur sa chaise de douche m’embarrasse, mais la gêne se dissipe rapidement. Rémi connaît par cœur son petit rituel, ce qui n’empêche pas Yvette de donner ses directives. Elle aussi a un protocole de soins cutanés car sa peau se fissure sous les seins et aux plis du tablier.

Avec M. Amiel, ça se corse : il a horreur qu’on le touche. La toilette se fait debout en se tenant au lavabo, position inconfortable pour ce monsieur qui ne sort du fauteuil que pour passer au lit. À l’office, les récits de ses toilettes sont fréquents. « Arrêtez de me tripoter ! », « Ne me touchez pas les fesses ! », « Ça ne se fait pas de toucher un homme à ces endroits ! », voilà le genre de réflexions que se prennent mes collègues. Un jour, l’une d’elles, excédée de se faire crier dessus, lui montre le gant de toilette plein de merde pour lui prouver la nécessité d’accéder à « ces endroits ». C’est choquant mais, comme dit une autre : » Si on force à se laver, c’est de la maltraitance ; si on respecte le refus, c’est de la négligence donc de la maltraitance. » Rémi et moi étant des hommes, ça passe mieux avec M. Amiel. Parfois c’est l’inverse, une résidente va refuser la toilette si c’est un homme.

Après trois jours en doublure, j’ai vu un certain nombre de résident·es sous toutes les coutures. Je n’en reviens pas de ce que le temps fait aux corps. La peau de Mme Bailly est une pellicule fragile et sèche qui laisse voir par transparence tout un réseau de veinules et de marbrures. Ses ongles sont épais et jaunes ; on dirait que ses pieds sont en cours de fossilisation. Chez M. Dauriac, les cheveux sont fins comme des filaments de toile d’araignée, tandis que les poils poussent drus sur ses oreilles plantureuses. Pour beaucoup, les muscles ont abdiqué et laissent aux vêtements le soin de contenir les chairs. Les sexes sont ratatinés ; les derrières fripés, rouges et endoloris réclament leur couche de crème quotidienne. Voilà ce qu’on ne voit pas de la vieillesse, généralement, et qui fait le quotidien des aides-soignant·es.

Malgré ce temps de doublure, auquel toutes mes collègues débutantes n’ont pas eu droit, je fais machine arrière et décide de me limiter à mon poste d’auxiliaire. On m’a pourtant rassuré : « Tu ne prends que les “légers”, si tu veux ! », « T’inquiète pas, on est là ! » Mais j’ai bien vu comment au bout d’un moment, au hasard des absences, on peut se retrouver à assumer pleinement le rôle d’AS, alors qu’on n’est pas censé le faire.

Si je me suis débiné, c’est parce que je me sens incapable d’assumer la responsabilité des actes qu’on me demande. Le métier d’aide-soignant·e ne s’improvise pas et, selon moi, apprendre sur le tas ne dispense pas d’une vraie formation. Le déclic, je l’ai eu un midi en donnant à manger à un monsieur, hémiplégique à la suite d’un AVC, sous le contrôle de l’orthophoniste présente ce jour-là. La position du fauteuil, celle de la tête, la texture des liquides, la température des aliments, la façon de donner à la cuillère, l’alternance de solide et de liquide... je découvre que tout a son importance pour éviter la fausse route. Plusieurs mois plus tard, ce monsieur décède d’une infection pulmonaire causée par des fausses routes à répétition. Il avait soixante-et-un-ans, ça m’a fichu un coup. Je me suis dit que finalement, passer la serpillière, faire la plonge, servir à table, papoter, rire et chanter, c’était plus dans mes cordes.