À bout de soins

Fiertés folles

Après près de dix ans d’absence, la Fada Pride marseillaise renaît. À la barre : les fous, les folles, les fatigués de la psy et de ses éternels dysfonctionnements, les énervés de la violence sociale sans cesse reconduite.

« Nous avons le droit et le devoir de vivre notre vie comme nous l’entendons. » Au micro, Lola* vacille un peu, mais ne flanche pas. Elle est venue dérouler devant une petite cinquantaine de personnes réunies place Jean Jaurès à Marseille. Le rendez-vous qu’ils et elles se sont données ce jour-là porte un nom délicieusement frondeur : la Fada Pride. Fierté folle, folie fière, fièrement fêlés, qu’importe l’ordre des mots, l’idée est là : rappeler au système psy que ses usagers et ses usagères ne sont ni des ombres ni des numéros de dossier.

Sans doute un détail pour le gouvernement qui, en octobre 2024, déclarait la santé mentale « Grande cause nationale » de l’année 2025, tout en oubliant d’y mettre les « grands » moyens (1). Courant octobre, des prides se sont donc organisées dans cinq villes de France pour dénoncer des pratiques maltraitantes et une mécanique qui reproduit la violence sociale.

Par et pour les personnes consternées

La Fada Pride marseillaise est apparue pour la première fois en 2015, puis une seconde fois en 2016, avant de tomber dix ans dans l’oubli. Mais cette année, l’événement s’est relancé le samedi 18 octobre dernier. Sur place, deux grosses enceintes jouent de vieux standards cubains, glissent sans prévenir à de l’électro, et diffusent quiconque désire prendre la parole. Des stands d’infos et de linogravures agrègent les participants et les curieux. À la table des zines, la revue Soin’Soin fait la réclame pour ses quatre superbes numéros. Mathieu, son concepteur, rappelle la teneur du projet éditorial : « C’est fait par et pour les personnes concernées ». Ce jour-là, cette phrase est dans toutes les bouches. «  Ici on veut faire avec ceux qui subissent le système psy ! » confirme Anakin, l’un des organisateurs de la Fada marseillaise. Le « système psy  », rappelle le communiqué de l’événement, c’est bien souvent « l’enfermement, les soins sans consentement, les violences psychiatriques et un recours systématisé au tout-médicament  ».

En 2022, environ 8 000 personnes hospitalisées sans leur consentement en psychiatrie ont fait l’objet d’au moins une contention mécanique. À cela, « ceux qui subissent » répondent : « Rien sur nous sans nous !  »

Au gré des discussions, les vieux thèmes de la psy reviennent – l’exclusion, les galères de boulot, la rue, la conso de produits, les médocs qui cassent le corps et la tête –, tandis que de nouveaux affleurent. Un pont semble se dessiner avec les problèmes soulevés par la communauté LGBTQ+. « Le lien c’est le contrôle des corps, explique T., psychanalyste. L’hétéropatriarcat, tout comme la psychiatrie, impose ce type de domination. En hosto, on peut te priver de liberté, t’isoler, utiliser sur toi la contention physique ou chimique...  » D’autant que la psychiatrie a un lourd passif avec la communauté LGBTQ+ : la pathologisation de l’homosexualité a eu cours jusque dans les années 1970 et la transidentité n’a officiellement été dépsychiatrisée que tout récemment (2). « Aujourd’hui, les personnes queers subissent de plein fouet l’extrême droitisation du monde, la paupérisation, la violence. La communauté va mal. Alors forcément, on commence à converger  », relève Anakin.

La situation des demandeurs d’asile, souvent traumatisés par des parcours migratoires douloureux, est aussi l’objet d’une attention particulière. En France, une personne sans titre de séjour sur six souffre de stress post-traumatique, mais selon Anakin «  la psy n’est pas à la hauteur  ». T. se souvient d’un mineur isolé atteint d’une maladie infectieuse qu’il a accompagné : « Il ne comprenait pas ce que racontaient tous ces Blancs en blouses blanches. Il voulait voir un marabout. Mais au lieu de l’écouter, on est venu me chercher pour le convaincre de se soigner. » Et évidemment, le manque de moyens finit d’aggraver la situation. En 2023, le Haut Conseil à l’Égalité, dans son évaluation des Centres régionaux du psychotraumatisme, constate qu’aucun centre n’assume correctement ses missions : l’embolie est telle qu’ils doivent prioriser en excluant les situations les plus complexes… Fréquentes chez les exilés.

Un monde fou

À l’atelier pancarte, ce jour-là, un slogan retient particulièrement l’attention : « C’est le monde qui est “fou” ! » Un écho au manifeste de la Mad Pride parisienne et son «  nous refusons la pathologisation dont nous sommes l’objet, c’est leur monde qui est malade  ». Place de la République à Paris, la militante antipsychiatrique Nan marci clamait : « Nous n’irons jamais mieux dans ce monde capitaliste, seule la révolution porte l’espoir de la santé, nous ne voulons pas de meilleurs soins, nous voulons un autre monde.  » Chercheuse en philosophie, elle mobilise le concept de « non-normopathe » – littéralement : maladie de la normalité – qui caractérise « toutes les personnes qui s’intègrent avec facilité au monde tel qu’il existe aujourd’hui » (3). C’est, selon elle, déjà une forme de pathologie : «  Les honnêtes travailleurs, les bons pères de famille, les bons citoyens ont tellement intégré les normes sociales que ça détruit le principe de leur individualité et de leur subjectivité. […] On est tous et toutes malades du capitalisme mais pas de la même manière.  »

Gaëlle Desnos dans CQFD de novembre 2025

* Le nom a été modifié.

Dans le cadre d’ateliers d’écriture menés par le CoFoR (Centre de formation au rétablissement) à Manifesten, des personnes psychiatrisées et non psychiatrisées se retrouvent. Lola en fait partie. Voici un extrait de ce qu’elle écrit :

« Nous ne serons plus colonisés, oppressés, brimés. Nous nous tiendrons avec force, courage, honneur et dignité devant la toute-puissance du système psy et du médecin sachant qui soigne, mais n’a pour objectif que de guérir. Nous nous tiendrons main dans la main devant l’oppresseur et essaierons par des chemins de traverse de trouver des chamans, medicine men ou guérisseurs qui usent de magie ou de formes traditionnelles alternatives à cette médecine occidentale figée, protocolaire et aliénante. Notre rétablissement et notre pouvoir d’agir sont proches, à portée de main. Ils nous appartiennent. C’est notre terre promise et nous nous battrons pour la reconquérir. Le bonheur ne réside pas dans l’opulence. Il sait se contenter de ce qu’il a et aucun colon médical ne nous le prendra. »

(1) En juin 2025, le Sénat publie un rapport intitulé « Santé mentale et psychiatrie : pas de “Grande cause” sans grands moyens ». Constat : la santé mentale se dégrade, surtout chez les jeunes, tandis que l’offre publique est embolisée, inégale et en sous-effectif.

(2) Lire « Santé : le parcours du combattrans » CQFD n°244 (septembre 2025)

(3) Voir « C’est leur monde qui est fou, pas nous », Lundimatin (06/10/2025).