Après plusieurs millénaires d’évolution, l’espèce humaine s’est montrée capable de créer des outils technologiques sophistiqués. Mais à l’inverse, cette technologie largement utilisée dans notre monde moderne révèle de son côté sa capacité à transformer les humains, une espèce en mutation au fil de situations qui n’en finissent pas de surprendre.
Le premier soir de son arrivée, tout droit venu de Riverside (États-Unis), Peter n’a pu fermer l’œil. La chambre qu’il occupe donne sur un jardin trop silencieux. Les nuits suivantes, déterminé à un repos impossible sans son environnement sonore familier, il a enclenché l’appli « Son de climatiseur » de son téléphone portable pour être assuré de sombrer dans le sommeil. L’artifice a fonctionné. Cette anecdote, tirée du séjour d’un jeune américain à Allauch, avait tout pour nous conforter dans l’idée que là-bas, ils sont parfois bizarres.
Mais Michou, c’est un ami français. Lui aussi a recours à un subterfuge : pour réduire la sensation de distance qui les sépare géographiquement sa jeune femme et lui, trop souvent, trop longtemps, à cause de leurs métiers respectifs, une fois leur dernier gazouillis téléphonique du soir terminé, il leur suffit de ne pas raccrocher et de poser l’appareil sur l’oreiller. Ainsi tous deux peuvent s’entendre respirer dans leur sommeil à toute heure de la nuit. Ce qui ne manque pas de les « rapprocher », à défaut de les affranchir des vraies distances matérielles.
Pour le réveillon de Nöel, Sabine est allée festoyer chez ce cousin éleveur qui vit en Aubrac. Ce soir-là, une vache est sur le point de vêler. Autour de la table, la joie va bon train, mais au-dessus des invités aux bouches pleines de bonnes choses est installée la caméra qui renseigne et assiste ledit éleveur, sur l’avancement du vêlage qui a lieu dans l’étable. Étable qui finit par accueillir le nouveau né... à même le béton. Joyeux Noël ! Fi de l’élémentaire paille qui avait accueilli le petit Jésus : dans le domaine de l’industrie, et même à la campagne, tout est pensé dans la modernité pour être hygiénique, pratique, économique, efficace, sans se salir les mains inutilement.
Le prototype de cette modernité semble cristallisé chez Arnaud, sociable fils d’enseignants agrégés, au parcours sans aspérités. Toutes les périodes de vacances, il les a passées chaque année depuis sa plus tendre enfance sur les pistes de Courchevel, enneigées par les canons à neige artificielle depuis quelques dizaines d’années. Luxe qui ne l’a pas empêché de parcourir le monde en tous sens en avion. Ce qui expliquerait que, lors d’une semaine passée à Oman, il n’ait pu résister à une descente en skis et sous installation hermétique, sur cette insensée piste de neige artificielle dont les touristes raffolent. Sacré Arnaud qui ne loupe pas une occasion de faire marrer tout le monde ! Tête de classe sans discontinuer, du lycée jusqu’à Sup Élec, 20/20 au bac, Arnaud s’est formé au CNRS comme chercheur, avant de rejoindre un labo de recherche scientifique européen rattaché à l’armement. Le laboratoire est implanté dans une zone franche hollandaise, à la fois paradis fiscal pour ses salariés, paradis aussi pour la recherche scientifique. À cette étape de sa vie, une ombre légère pointe sur sa jeune quarantaine, car il n’est pas encore papa, la flèche d’Éros ne l’ayant pas encore atteint. C’est alors qu’il annonce à ses parents le projet de concevoir un enfant avec une de ses amies d’enfance d’accord pour être génitrice, mais non compagne de vie. Pour cet enfant à naître et selon un plan préfabriqué, la garde sera partagée en alternance. Ce projet singulier plonge les futurs grands-parents dans un affreux malaise, mais seulement pour une courte période. En effet, quelques semaines plus tard, Arnaud rencontre la très attachante Linda, sympathique brésilienne. Ils ont fait connaissance en pratiquant le sport dans une SAE, ou structure artificielle d’escalade. Lui de langue française, elle de langue portugaise, vivant en plein cœur des Pays-Bas, communiquent en anglais, langue à usage des scientifiques. Car Linda travaille également dans un laboratoire privé européen dont l’objet est de confectionner des tomates OGM. Son temps de labeur, elle le passe majoritairement sur ordinateur et non en contact avec notre bonne vieille terre. Plus tard, Linda changera de laboratoire pour faire de la recherche sur l’IA ou intelligence artificielle. Il est arrivé à Linda d’offrir à sa future belle-maman, férue de jardinage, un échantillon de graines de ces tomates aux gènes savamment modifiés destinées à germer, ni vu ni connu, dans un potager du sud de la France. Avoir l’agrégation n’impose pas de réfléchir aux questions sociétales. Fous amoureux, les tourtereaux se sont mariés. Mais Dame Nature rechigne et l’enfant désiré ne vient pas. Plusieurs recours à la méthode connue de procréation artificielle dite FIV, pour fécondation in vitro, vont enfin aboutir à la naissance d’un adorable petit Samson. Lors de la réunion de famille occasionnée par les fêtes de Noël, Samson dort dans son berceau situé à l’étage. Mais grâce à la caméra connectée à leur téléphone portable, les jeunes parents voient et entendent ses moindres gestes et soupirs, et nous, les commentaires qui accompagnent cette étroite surveillance. Une caméra les relie également à leur lointain appartement, donnant température et autres détails, y compris le signal d’éventuels intrus. Pour ces fêtes, venu de Hollande, le bébé qui a traversé la France en voiture a dû retourner à Amsterdam pour rejoindre sa famille sud-américaine, en avion évidemment. Là-bas, le garçonnet de six mois a parcouru des milliers de kilomètres à travers la Patagonie, avant de retrouver son berceau hollandais fin janvier. Chaque jour, depuis sa naissance, plusieurs dizaines de photos envoyées sur WhatsApp montrent la croissance de ce gentil bébé fort éveillé. Il se porte à merveille. Et puisque la technologie a initié les apéros virtuels en période de COVID, chaque semaine, le cercle familial rapproché se retrouve « naturellement » via les réseaux sociaux et trinque autour de l’apéro rituel. Et virtuel. Le premier anniversaire de Samson a été l’occasion de rassembler de nombreux invités. Et fut fêté en même temps que celui de son petit copain Marco âgé de deux ans et dont le papa est absent. Lors des présentations, les invités apprennent que Marco est né d’une maman qui refusait tout partenaire. Donc, pour la conception de l’enfant, « elle est allée à la banque » : détail relaté en ces termes. Banque de sperme, vous l’aurez deviné, qui ne fait rien gratuitement, ce serait le bouquet !
Les soirs de 14 juillet, il m’est arrivé parfois de lever les yeux vers les feux d’artifices, irruptions de fausse lumière qui fait illusion l’espace d’un moment. Mais désormais, si je tourne la tête vers le ciel, c’est dans l’espoir d’une réponse : quelle espèce d’humains allons-nous laisser à notre terre ? Car telle est la question.
De Lucie Luz dans L’IRE des chênaies du 10 juillet 2025
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