Accueil > Chroniques maritimes > Journal hors bord

Aquarius : Hors Bord N°2

La météo n’est pas une science exacte, mais plus le jour J approche, plus la fiabilité des prévisions augmente. Celle des dates d’embarquement ressemble un peu à la météo, à la différence près que les fluctuations varient considérablement à l’approche du jour J. La plupart des marins le savent, comme un et un font deux. Quant à Pedro et à moi (Joyce) qui, comme compagne, suis de fait personnellement impliquée dans cette affaire, nous nous prêtons malgré nous à aux exercices de gymnastique algorithmique prévisionnelle de son embarquement sur l’Aquarius, sans être plus avancés pour autant.

À midi, aujourd’hui 20 août 2018, Claudette a téléphoné. Par le biais des actualités, elle a appris que « c’en est fini pour l’Aquarius, puisqu’il n’a plus de pavillon », le fameux pavillon Gibraltar. Elle est interrogative, peut-être déçue ou un peu troublée, mais semble sûre de son fait : terminée l’aventure de sauvetage ! Or le nombre des échanges de courriers électroniques avec Max O. pour organiser la prochaine équipe de sauveteurs (dont fait partie Pedro) – demandes de passeport, certificat médical, diplômes, extrait de casier judiciaire, etc., ne corroborent pas l’information sous cette version (c’est le moins qu’on puisse dire ! ), encore moins que l’Aquarius a perdu son pavillon... par un coup de vent ? par un coup du sort ? par un coup du législateur ? Cependant, Claudette, on la connaît bien : pas le genre de fille à colporter des stupidités ; de plus, elle loge chez elle, depuis plusieurs mois, un jeune réfugié ; donc la question, elle la connaît d’assez près. Mais d’où lui vient cette assurance concernant cette information divulguée, semble-t-il, massivement par les radios et télévisions, dont le fond n’est pas tout à fait inexact ? Il faut dire que depuis plusieurs jours, les nouvelles sur le site de SOS Méditerranée sont moins fournies, signe qu’il se passe bel et bien quelque chose. Comment donc comprendre cette affaire ?

Pedro a retroussé les manches. Les voilà tous deux qui discutent au téléphone, dans la pièce à côté, tandis que je me bats pour mouliner un coulis de tomates, ail et basilic. Qu’est-ce que c’est, un pavillon ? On peut perdre un pavillon ? Un navire pourrait croiser en mer sans pavillon ? Et comment serait-ce donc possible ? Pedro pose les questions. Il fait aussi les réponses.

Un pavillon, tu vois, c’est à la fois, pour un navire, un permis de naviguer, un peu comme un permis de conduire (tu ne peux pas conduire sans), mais c’est surtout une législation liée à un pays. On ne va pas te retirer ton permis comme ça… il faut une bonne raison, et en plus, ça se passe avec des formalités bien précises, parfois différentes selon le pays d’enregistrement. Pour l’armateur, c’est un peu la même chose : entre parenthèses, c’est l’armateur de l’Aquarius – le propriétaire qui arme le bateau avec un équipage et tout…, qui est le premier concerné. Bien entendu, cela regarde aussi SOS Méditerranée, puisque l’association a fait le choix de cet armateur-là, allemand, et qu’elle le rémunère. Tous les ans, en France par exemple, dans des entreprises comme le remorquage, les compagnies de ferries ou autres, l’inspecteur de navigation vient à bord du bateau lorsqu’il est en escale dans un port, et fait une visite de contrôle pour voir si tout est en règle. À la suite de l’inspection, les autorités maritimes renouvellent le permis de navigation pour un an. Il faut une raison valable et précise, pour retirer ce permis. C’est ainsi. Il n’y a pas un gendarme qui arrive, en mer, et qui siffle, holà mettez-vous sur le côté on vous retire le pavillon !

Or, l’Aquarius a fait escale au port de La Valette à Malte, au mois d’août, pour débarquer de son bord 141 personnes. Avant de repartir, il a demandé à une autorité, la capitainerie du port, l’autorisation de le faire. Tous les navires font ainsi. Il a commandé des lamaneurs, un pilote, peut-être un remorqueur. C’est comme ça que ça se passe. Quand toutes les formalités sont en règle, alors seulement le capitaine du port donne l’autorisation de quitter le port. Lui connaît en permanence l’état des documents du bateau. Donc, l’Aquarius n’a pas pris la mer comme un voleur : s’il a pu larguer les amarres à Malte, c’est qu’il n’y avait aucune raison sérieuse, pour les autorités maritimes, de le retenir.

Le problème viendrait donc de Gibraltar (tout le monde est au courant), du territoire de Gibraltar, qui est un territoire d’outre-mer du Royaume-Uni. C’est facile à comprendre, la France a également des territoires d’outre-mer : Vanuatu, Kerguelen, Saint-Pierre et Miquelon… ça te dit quelque chose ? Alors l’Aquarius dépendrait de la législation britannique ? Oui… mais… « Oui… » parce que c’est le gouvernement britannique qui est concerné. « Mais… » parce qu’à l’intérieur des législations nationales se trouvent souvent des cas particuliers, législations un peu à part, disons très… souples pour les compagnies : le terme exact, si tu veux savoir, c’est « complaisantes ». D’ailleurs, les bateaux sous pavillon de complaisance, Kerguelen (à l’époque où il existait encore), Vanuatu, Panama, Libéria ou Marseille maintenant (aïe là, c’est plus compliqué à expliquer !) n’ont jamais eu besoin de faire escale aux Kerguelen, à Panama et autres ports. Ce qui prouve bien que c’est juste une histoire de papiers, d’être en règle avec une législation qui n’a presque pas de lois, ou du moins des lois qui n’obligent pas à grand-chose pour ce qui est des pavillons de complaisance. Et ça, c’est vraiment plaisant ! Donc Gibraltar, qui n’a sans doute jamais été pointilleux sur ce point, s’apercevrait au bout de deux ans que l’Aquarius n’est pas un bateau adéquat pour repêcher des gens en mer. Après qu’il a réussi quelques dizaines d’opérations, et sauvé plusieurs milliers de personnes ! Mais après tout, cela n’est peut-être qu’une plaisanterie. À Gibraltar, on serait donc plaisant, complaisant et un peu plaisantin ? ...

Claudette a fini par raccrocher. Tout en posant ma moulinette, je me prends à lui souhaiter les idées plus claires que mon coulis de tomates.