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Aquarius : Hors Bord N°1

Tout a vraiment commencé le jeudi 3 mai 2018, devant le tribunal de Gap (05). Nous étions quelque cent cinquante, peut-être deux cents personnes, présentes au rassemblement organisé en guise de protestation et de soutien : quelques jours plus tôt, trois étudiants étrangers avaient été incarcérés à la prison des Baumettes, à Marseille. Or en cet après-midi du 3 mai, dans ce tribunal, serait jugée l’affaire ; à l’issue de leur comparution, les trois étudiant(e)s obtiendraient peut-être, seulement… d’être mis en liberté provisoire. Quant au procès, il n’aurait lieu que le 31 mai. Le forfait ? avoir essayé de protéger, dans une action menée par un collectif de soutien, quelques-uns des migrants qui passent régulièrement par le col de l’Échelle. Pendant ce temps, à Briançon (05), à la frontière entre France et Italie, un groupe de personnes venues de toute l’Europe interviennent, régulièrement depuis quelques temps, souvent avec brutalité, pour faire obstacle au parcours d’étrangers qui cherchent asile quelque part. En revanche, dans un geste de solidarité humaine, des structures associatives locales et des individus se mobilisent depuis plusieurs mois pour assister ces derniers et de surcroît les protéger, de Briançon jusqu’à Gap, Veynes et au-delà. La police avait donc choisi d’arrêter trois de ces jeunes pour les envoyer en détention à 400 kilomètres, au centre carcéral de Marseille, et non de Gap. Pas d’arrêter lesdits « identitaires » qui avaient probablement à leur actif, en cet hiver 2017/2018, la mort d’une personne en fuite, morte de froid sinon de peur. Non, pas eux, mais ces trois tout jeunes étudiants parmi le groupe de personnes mordues de solidarité. Pas de chance pour ces trois ? Ou cibles d’une opération calculée dont on discernait mal l’objectif, sauf qu’il fallait absolument décourager le mouvement de protection des migrants ? Quitte à transformer en acte criminel, un simple geste d’humanité.

L’attente est longue au fil des heures, même sous le soleil. Dans la foule groupée sur la place Saint-Arnoux de Gap, entre les camions de CRS et le tribunal, chacun reconnaît des amis, des connaissances de réseaux, des gens vus quelque part, on ne sait plus où…, des journalistes aussi, qui déambulent, le micro qui se tend, parfois, bien emmitouflé dans sa rycote. Bavardages. Commentaires. Sourires à la volée. Interviews. Saluts amicaux. Échanges aléatoires, par-dessus l’épaule, où percent l’incompréhension, l’indignation, la lassitude devant tant de bêtise : « Même Cahuzac n’a pas écopé d’un seul jour de prison ! c’est bien lui, ministre du budget, qui avait mis quelques millions d’euros à l’abri, en Suisse, n’est-ce pas ?...  ». La sympathique jeune femme avec qui je discute, n’acquiesce ni ne contredit. Elle requiert simplement si je veux bien répéter ces quelques mots devant un micro, pour la RTS (Radio Télévision Suisse) dont elle est une journaliste. Bien entendu je me défile (visiblement, elle s’y attend, car la plupart se défilent) et lui désigne, persuasive, une personne qui saura argumenter, elle, lui faire une belle interview. Mais justement, elle ne veut pas de discours apprêté. J’ai fini par céder.
Enfin… il y a eu André : c’est lui qui, tout en attendant avec les autres sur la place, a évoqué l’Aquarius. Et c’est ce simple mot, à cet instant précis, qui a amorcé une aventure dont nous ne soupçonnons encore rien. Sauf qu’à quelques jours de là, la conversation fait toujours écho.

Visite à Marseille, une fin d’après-midi, au siège de SOS Méditerranée. Sans arrière pensée, sans plan préconçu mais tout de même…, juste « pour voir qui ils sont », donner si possible du corps à une association connue seulement à travers le prisme des médias dominants. Présentations. Échange amical, mais bien cadré. Motivation de notre intérêt pour l’association SOS Méditerranée, d’un côté. Mission, organisation et difficultés de la situation de sauvetage des réfugiés, de l’autre. Quelques idées reçues vite mise en défaut. Une fois, l’Aquarius s’est mis en situation délicate, n’ayant voulu laisser personne dans les radeaux. Encouragements à faire parvenir un Curriculum Vitae. Nous apprenons que nombreuses sont les propositions venant de bénévoles offrant leurs services (on se dit que l’homme n’est pas encore devenu tout à fait un animal). Généralement, aucune réponse n’est donnée mais il ne faut pas abandonner pour autant et continuer à envoyer sa demande. Nous sommes tout ouïes.

Le courant a passé, d’évidence. Il faut dire aussi qu’une carrière d’officier navigant de la marine marchande, en partie sur des bateaux de sauvetage, ne peut guère laisser indifférent. Alors, partant de là, les choses sont allées très vite, nous laissant un peu pris au dépourvu, beaucoup pris par le courant. Et il est fort, le courant. En somme, c’est ce qu’on doit appeler le destin. Entretiens téléphoniques. Rencontres. Question («  Êtes-vous prêt à faire des choix difficiles, comme de prendre la décision que vous ne pourrez pas toujours prendre la totalité des gens d’un navire à la dérive ? » !?). L’annonce : « Vous embarquerez le 29 août. » Puis une période de silence.

Le 07 février 2018, le gouvernement français a signé l’accord de vente d’ici à 2022, par EDF, de 50 % de ses barrages hydroélectriques à une entreprise privée américaine, et personne n’en parle. Je sais que cela a un rapport avec l’Aquarius, mais quant au dénominateur commun, pas facile à mettre en évidence.

Quelques réveils soudain, la nuit, on ne sait pourquoi. Sans trop savoir s’il faut y croire ou pas, nous tentons de faire les préparatifs pour six semaines d’absence probable. Normal : pour ce qui est des prévisions en mouvement constant, tous les embarquements se ressemblent.

Ce lundi 13 août, le téléphone a enfin sonné. Un numéro bizarre sur l’appareil me met en garde : je prépare déjà les gros yeux pour l’inconnu qui va m’importuner avec sa publicité, et même les grandes dents. Mais Max O. s’est présenté, en anglais, et m’explique qu’il veut connaître les disponibilités de Pedro pour embarquer sur l’Aquarius. Ce serait donc pour le 26 ! Pour un peu, le Pedro en a les jambes qui flageolent. Voilà dix minutes de conversation qui lui ont mis les pieds sur terre. Il sera plus à l’aise bientôt, en mer.

Mais, depuis hier, ce bientôt s’est encore inexorablement rapproché.