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Conférence de presse du 7 décembre 2018

Conférence de presse du 07.12.18 suite à l’arrêt des activités de l’Aquarius pour SOS Méditerranée :

Sophie BAU :
Hier, nous avons annoncé avec notre partenaire Médecins Sans Frontières l’arrêt de l’affrètement de l’Aquarius et le proche retour en mer de SOS MEDITERRANEE pour continuer ses opérations de sauvetage. Nous souhaitons rappeler qu’il y a 3 ans presque jour pour, le 9 décembre 2015, SOS MEDITERRANEE organisait sa 1ere conférence de presse à Paris pour annoncer le départ imminent de l’Aquarius. L’Aquarius a été affrété et a quitté l’Allemagne le 15 janvier 2016 pour rejoindre Marseille puis Lampedusa et ensuite commencer ses opérations de sauvetage en février 2016. Certains ont nommé cette épopée un pari fou à l’origine, un pari qui a été tenu et porté par la mobilisation exceptionnelle de citoyens qui nous a permis d’affréter ce bateau et avec lequel nous avons pu travailler pendant 3 ans.

Frédéric PENARD :
L’Aquarius a opéré depuis 2 ans et demi en Méditerranée centrale. On parle de plus de 200 opérations de sauvetage et quasiment 30’000 personnes secourues par ce navire sur la mer considérée aujourd’hui comme un endroit des plus mortifères au monde. 15’000 personnes y ont perdu la vie ces 4 dernières années. Pourquoi on l’a fait ? Parce que c’est notre devoir de marin.
Depuis 18 mois nous avons assisté à un renversement des priorités en Europe. Des considérations politiques ont pris l’ascendant sur des choses qui nous semblaient acquises, sur les principes fondamentaux, les valeurs, le droit, le droit maritime et le respect pour la vie humaine dans ce théâtre d’opération qu’est la mer Méditerranée centrale. Ce renversement des priorités a légitimé quelque chose d’impensable dans des états de droit. Une logique selon laquelle tous les moyens sont bons pour tirer sur l’ambulance, pour faire en sorte que les sauveteurs arrêtent de sauver, pour les empêcher de faire le travail, les criminaliser et faire d’eux les causes d’un problème qu’ils ne cherchent qu’à résoudre.
Cette inversement des tendances, cette criminalisation, a touché tous les bateaux de sauvetage civils depuis 1 an et demi. Pour l’Aquarius, qui a toujours scrupuleusement respecté le droit maritime, ses devoirs et toutes les réglementations, cet acharnement a d’abord pris la forme d’une interdiction d’accès au port de débarquement, en contradiction et en méconnaissance totale du droit maritime. C’est l’épisode de juin dernier où nous n’avons pas pu débarquer dans le port sûr le plus proche et où l’Aquarius a été dérouté au prix d’une longue dérive vers l’Espagne. Et puis ce fut le retrait du pavillon Gibraltar en aout dernier. Suite à quoi nous avons avec acharnement trouvé un nouveau pavillon. L’étape suivante dans la criminalisation fut le retrait par Panama de son pavillon, à son tour, en septembre. Et dernier épisode de cette longue série, les accusations infondées, impensables, concernant le traitement des déchets de l’Aquarius portées en Italie, utilisées comme prétexte pour obtenir l’autorisation de saisie de l’Aquarius. Un ordre de saisie validé par le juge italien de Catane, un empêchement de plus pour l’Aquarius aujourd’hui.
L’acharnement sur ce navire ne semble pas devoir s’arrêter, peut-être parce que ce navire est un symbole, peut-être parce qu’il sauve des vies. Cette menace de saisie qui plane au-dessus de l’Aquarius et qui risque de planer aussi longtemps qu’on voudra nous arrêter est quelque chose qui semble devoir durer.
Cette situation nous est devenue intolérable, cela fait plus de 2 mois que nous sommes bloqués à Marseille. Que les sauveteurs voient cet outil extraordinaire qu’est l’Aquarius bloqué au port, alors même que des gens continuent à traverser la Méditerranée centrale, alors même que des gens meurent. 2’100 personnes sont décédées depuis le début de l’année 2018. Il y a quelques jours, une histoire terrible a été rapportée par des survivants d’un bateau qui a dérivé pendant 12 jours, où 15 personnes sont mortes de faim et de soif parce que simplement aucun bateau ne fait ce travail d’assistance, de soutien, de recherche. Et pendant ce temps-là, l’Aquarius, pour des questions administratives, légales et judiciaires est bloqué au port de Marseille. C’est une situation intolérable. C’est pourquoi nous avons pris la décision d’arrêter l’affrètement de l’Aquarius. Toute cette détermination et la volonté de marins qui sont à bord, doivent être mises au service d’un retour en mer, et non pas pour se battre contre un acharnement qui cherche à criminaliser l’Aquarius en tant qu’objet.
C’est une décision qui a été dure à prendre, mais qui nous permet déjà de repenser notre opération et de préparer notre retour en mer le plus vite possible. Le fait de ne pas avoir à affréter l’Aquarius va permettre d’accélérer notre retour en mer. Nous allons retourner en mer très tôt en 2019 avec toute la capacité de sauvetage que nous avons développée depuis 2 ans et demi, tout notre savoir-faire, l’ensemble de nos équipes est mobilisé, et n’a cessé d’être mobilisé depuis l’arrêt de l’Aquarius il y a deux mois.
Nous sommes d’ores et déjà en contact avec un certain nombre d’armateurs. Nous recevons des propositions de navires que nous sommes en train d’étudier très sérieusement. Nous en recevrons d’autres. Nous sommes également en train de continuer le dialogue entamé avec un certain nombre d’états concernant le pavillon. Nous cherchons une solution qui soit solide, qui nous permette d’opérer durablement et le plus longtemps possible en Méditerranée centrale.
Il faut savoir que le contexte en Méditerranée centrale s’est extrêmement dégradé depuis plus d’une année. Avec presque plus de navires présents simultanément sur place, une attitude très désordonnée des gardes côtes libyens qui opèrent des interceptions financées par l’Union Européenne, une coordination du tout nouveau supposé centre de coordination des sauvetages de Tripoli qui ne coordonne pas. Les navires de sauvetage ont tout intérêt à être robustes et autonomes. C’est pourquoi nous cherchons un navire qui puisse être suffisamment grand et autonome avec la capacité de développer les mêmes modèles opératoires proposés par l’Aquarius et même les améliorer, pour un départ en mer très prochainement.
Notre intérêt est de toujours garantir la sécurité et la sureté de nos équipes du navire que l’on affrètera et des personnes que nous allons secourir. Notre détermination est grande de repartir le plus vite en mer et pour porter secours à ces personnes qui continuent à malheureusement traverser la mer entre la Lybie et l’Europe.

Sophie BAU :
Depuis le début de SOS MEDITERRANEE, ce sont plus de 240 opérations de sauvetages menées et 29’523 personnes secourues. Nous saluons le travail exceptionnel des sauveteurs, qui sont allés chercher chacune de ces vies à la force de leurs bras. C’est aussi la mobilisation exceptionnelle des centaines de bénévoles à terre. SOS MEDITERRANEE est une association citoyenne, ce sont des dizaines de bénévoles qui ont mis leur compétence professionnelle à disposition de notre association. C’est un modèle unique qui prouve que la mobilisation est possible, et que l’on peut faire quelque chose en tant que citoyens européens unis face à cette situation.
Nous saluons la présence à bord des équipes de l’Aquarius qui ont tous participés dès le premier jour à notre mission. Merci également aux plus des 200 journalistes accueillis à bord et qui ont permis de relayer cette situation, et de parler de cet enfer libyen qui nous a été décrit par les rescapés pendant 2 ans et demi. Enfin, merci à toutes les équipes médicales de Médecins du monde et de Médecins Sans Frontières.
Au de-là de tout cela, l’Aquarius est devenu un double symbole.
C’est un symbole de la faillite des états européens, qui nous inquiètent en tant que citoyens. Une faillite des valeurs fondamentales qui sont au socle de notre projet de civilisation et du projet politique de l’Union Européenne, qui sont aujourd’hui bafouées, sur lesquelles l’Europe abdique aujourd’hui. C’est l’Article 3 de la déclaration des Droits de l’Homme, le droit à la vie, qui est remis en cause. C’est le premier droit fondamental de notre société humaine qui est cyniquement remis en cause par nos responsables politiques. Ce cynisme politique fait qu’on assiste à des morts prévisibles, sans s’inquiéter. On sait comment secourir ces personnes et on ne le fait pas. C’est une faillite des états par rapport à une non-assistance à personnes en danger. Ce sont même des entraves au secours que nous dénonçons fermement.
En même temps c’est un deuxième symbole d’espoir, de mobilisation citoyenne, du pouvoir d’agir des citoyens européens. Nous saluons la part importante de nos collègues dans les autres pays, en Allemagne, en Italie et en Suisse avec lesquels nous portons cette mission. Et tous ces citoyens, ces supporteurs, ces donateurs qui grâce à leurs dons, ont permis cet affrètement pendant 3 ans.
Nous allons repartir en mer. Nous devons repartir en mer. Nous d’abdiquons pas à notre mission. C’est notre devoir moral et c’est un devoir légal depuis le premier jour. Aujourd’hui nous sommes plus forts que jamais. En tant que réseau européen, en tant que réseau citoyen, avec un fort support de la société civile, face à une situation que nous n’acceptons pas plus qu’au premier jour. Nous sommes déterminés à repartir au plus vite en mer.

Verena :
As we are announcing today our decision not to continue with the Aquarius, we should look back where we started three years ago.
At the beginning, SOS MEDITERRANEE was only a few people sitting around a kitchen table, who decided to stand up for those in needs and for people dying in the Mediterranean. This idea has not changed. This is our mission, which gives us energy to overcome the obstacles we are facing at the moment.
We were facing, and we are continuously facing political interference and attempts to portrays us as criminals. But at the same time, we have continuously learned how to improve our rescue organisation and how to improve our operations. In three years of operations, we saved 30’000 lives, and we have people onboard from all over Europe. We will continue our mission, we will continue to rescue people dying at sea. We are a professional and functioning rescue organization working from all over Europe. While all this criminalisation was very harsh, the civil society keep supporting us. Our donors, our volunteers and hundreds of people support us and give us energy to find a way to get back at sea as soon as possible. It will be the same community not only giving us energy to accomplish our mission but also asking us to represent them as the civil society at sea saving lives and standing up for human dignity.
While we do our part to go back at sea to carry out our mission, we would like to remind European states to seriously take back their responsibilities and to find a solution for people dying in the Mediterranean. Moreover, they urgently need to stop criminalise and to hamper our lifesaving mission at sea. I am sitting here as a European and I cannot accept that my colleagues all over Europe, working for our association in Italy, Switzerland, France and Germany are criminalised for the work that Europeans states should be doing themselves.
It is a difficult moment for all of us to give back the Aquarius, but SOS MEDITERRANEE is not only the Aquarius. It’s the civil society and it’s a profession recue organisation which is missing a ship at the moment which we will find very soon. We are asking the civil society and all our European supporters to stay with us, to support our next mission and to overcome together the obstacle we are facing today.