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Aquarius : Hord Bord N° 4

« Aucune manifestation apparente qui n’ait de couches plus profondes ; aucun plan subtil qui ne soit rattaché à des réalités plus matérielles » : elle est plutôt jolie, cette phrase qui a émergé de mon dernier rêve, ce matin ! Mais tout de même, une araignée me grimperait-elle au plafond ? Quelques heures après, j’ai plutôt idée qu’elle va m’aider à préciser des interrogations, à tisser ma propre toile.

La date de départ de l’Aquarius est chaque jour une hypothèse. Toujours est-il que l’escale à quai, au port de Marseille, s’est prolongée pour des questions techniques. Cette prolongation est une chance pour chacun de s’habituer au nouveau rythme (de huit heures à dix-huit heures), aux nouvelles tâches, à une organisation particulière. Partager la cabine à deux. Constituer des équipes de trois sur le pont, à bord des canots. S’entraîner aux nouvelles embarcations, à mettre les zodiacs à l’eau « en deux minutes chrono », à se mettre en situation. Apprendre les procédures, les gestes. Déplacer 800 gilets de sauvetages environ de l’arrière du bateau (où seront positionnés les réfugiés) jusqu’à un pont spécialement dédié à leur entreposage et prêts à être jetés par dessus bord. Mettre la main à la pâte pour une installation électrique avec les mécaniciens et matelots de l’Aquarius (russes et ghanéens) qui ne chôment pas et connaissent visiblement leur travail. En vraiment bonne entente. S’entraîner à répéter, en ukrainien, « rivet pop » et « riveter ». Éclats de rire. Changer le pavillon puisque Gibraltar a argumenté que le navire n’était pas « a survey vessel », à savoir un bateau de recherche scientifique. L’audit qui a donné l’agrément pour l’enregistrement sous une nouvelle législation a abouti avec succès, ce qui a donné lieu, semble-t-il, à des applaudissements dans l’allégresse générale. Le nom PANAMA, peint en blanc sur la coque orange de l’Aquarius, a dès lors remplacé celui de GIBRALTAR. Il est temps de préciser que les équipages sous pavillons de complaisance ne sont pas sous-formés obligatoirement, ni mal traités, ni leur navire des épaves, comme c’est souvent le cas par la faute des armateurs. En tous cas, ce navire et ses membres sont bien la preuve du contraire. D’ailleurs, étant donné la mission spécifique de l’Aquarius, il ne pouvait en être autrement. Visiter les deux hôpitaux, dont l’un dédié tout spécifiquement aux femmes. Rencontrer l’équipe des dix personnes dont une gynécologue, des infirmières et médecins de l’association Médecins sans frontières (nommée simplement MSF). Rappel à l’ordre parce que deux zigotos parlent français dans leur coin. Heu… j’en connais un des deux !
Il y a également les « meetings » (vous savez bien, ces amis dont on dit qu’ils sont faux… ), ce sont donc des réunions quotidiennes pour faire le point concernant les affrontements en Lybie, la situation des migrants en méditerranée et aussi un peu partout dans le monde. Un compte effroyable de morts, de perdus, disparus… Des gens aussi qui se dévouent partout : médecins, infirmiers… D’autres réunions à propos de SOS Méditerranée ou sur d’autres sujets, dont tout un après-midi autour de la dépression. Sur quels critères la voir venir chez soi, comment la repérer chez les autres, et bien sûr savoir le quoi et le comment pour prévenir avant de devoir guérir. Bon… le propos n’est pas d’affoler mais de bien faire comprendre que chacun est le maillon d’une chaîne et que la solidarité fait sa solidité. Apprentissage de l’ordre de priorité dans la sauvegarde : « Moi, l’équipe, le bateau, les rescapés ». Sont venues s’ajouter cinq heures de formation rendue obligatoire huit mois après le 11 septembre 2001, suivie d’un examen et sanctionnée par une certification Sûreté. En anglais, of course !

Dans les temps libres, chacun vaque à ses occupations, dans sa cabine. Une règle de conduite est appliquée avec rigueur, sous peine de débarquement rédhibitoire : NO alcohol NO drug NO sex.

Les jours se suivent et commencent à se ressembler.

Un après-midi, les vivres arrivent enfin. Il s’agit d’embarquer à bord les dizaines de cartons de provisions prévues pour quarante personnes et pour une durée d’un mois. Tout le monde est sur le pont. Musique à fond via téléphone et haut parleur : les jeunes s’y connaissent pour donner du cœur à l’ouvrage. Une chaîne avec SOS et MSF (Médecins sans frontières) s’active dans la bonne humeur. Chaque fois qu’un carton passe de mains en mains, tout le monde essaie de deviner ce qu’il pourrait bien contenir : un peu par jeu, un peu pour prévoir ce qu’il y aura à manger dans les jours à venir… Au total, une heure trente musclée pour décharger six ou sept palettes de vivres ! En attendant, il paraît que c’est la meilleure manière pour celles et ceux de SOS et de MSF de se connaître mutuellement.
L’Aquarius est maintenant sur le point de larguer les amarres, quand subitement, par un coup du sort survenu en dehors de la volonté de personne, Pedro doit interrompre son embarquement et le reporter… à la prochaine rotation. En guise d’au revoir, l’équipe lui offre un gilet de sauvetage que chacun, à son tour, est venu décorer de vœux et de regrets : See you soon on board ! Take care ! See you soon young sailor, from the old doctor ! Thanks for this nice evening (ils ont fait la fête avant de se quitter, pardi… )  ! Hope you will ship shape asap ! In te c’é una bella luce ! Resupply with you was a pleasure ! See you soon hopefully ! See you later Alligator !

Samedi 15 septembre – 19h00 : départ du navire pour le sud de la méditerranée.